Mon chemin spirituel éclairé
par la pratique d’une autre tradition
L’humain
et le spirituel, depuis mon enfance, ont coloré mes choix personnels et
professionnels.
Grandie
dans une famille chrétienne à la foi vivante, l’accueil se vivait comme une
évidence dans des actes simples et concrets. La question de culture ou de
religion ne se posait pas. Ce modèle a façonné la composition familiale avec
l’accueil de neveux venus de Chine, Pologne, Colombie… puis grâce à mes trois
fils, j’ai la chance de compter une belle-fille Brésilienne et une autre,
Japonaise.
Mon
expérience interreligieuse a commencé en 1995, au Moyen-Orient sous le signe de
l’amitié et s’est prolongée par un engagement « humaniste » au long
d’une vingtaine d’années.
Au
Liban, terre mosaïque, les fêtes votives de toute confession se respectent et
se vivent par tous. Une procession
chrétienne de vendredi saint côtoie un rituel musulman créant des
embouteillages monstres. Chacun retrouve son groupe après avoir cheminé un
moment avec ses voisins en psalmodiant dans son rite. C’est aussi le Liban qui
le seul au monde a décrété le 25 mars, jour férié commun pour les chrétiens et
les musulmans.
Chrétienne,
j’ai prié dans un sanctuaire druze au sommet de la montagne du Chouf, grâce à
l’ouverture d’esprit et de coeur de mon amie Noha. Si l’initiation est réservée aux membres de
la communauté, j’ai tout de même reçu
des enseignements sur les symboles se rapportant aux croyances druzes.
J’ai
partagé le Ramadan et autres fêtes dans des mosquées ou les familles sunnites
et chiites de Laïla ou Sanaa.
Les
longs rites orthodoxes Melchites ont eu raison parfois de mes émotions. Le
mystère des icônes rejoignait je ne sais quel abîme de mon coeur.
La
liturgie maronite que j’ai très souvent pratiquée m’était devenue familière au
point de m’engager au sein de la communauté libanaise de Lyon. La consécration
en Araméen et les chants fervents touchent de manière très sensible.
C’est en
arpentant à maintes reprises Wadi Kadicha pour rejoindre le monastère Saint
Antoine que j’ai été saisie par l’émotion profonde quand une bergère a voulu
m’offrir un agneau venant de naître. Partager la vie rustique de trois
religieuses Antonines en leur couvent troglodyte de Qanoubine m’a bousculée et
rafraîchie. Il semble que tout dans la Vallée Sainte soit resté intact depuis
plus de deux mille ans. La Bible s’ouvre sous nos pas ?
Quelque
soit le rituel religieux que je partageais, c’est en toute sincérité que je
rejoignais dans les gestes, les paroles, la nourriture, le jeûne, les
psalmodies, ceux qui m’accueillaient comme une sœur sans chercher à me
convertir juste pour vivre ensemble de foi à foi.
Vingt
ans suffisent-ils pour rencontrer ? Non sans doute. Toutefois, ils ont
enraciné ma conviction du dialogue et du partage pour connaître l’aspiration
profonde de l’autre et se laisser déplacer dans ma propre foi.
J’ouvre
maintenant sur ma rencontre avec le Bouddhisme Zen et ce que la pratique
éclaire spirituellement et dans ma vie en général.
Je tiens
d’abord à manifester ma gratitude envers trois personnes en particulier.
Mon
oncle André-Jean, moine à l’abbaye d’En Calcat dont l’écoute et la liberté
intérieure ont toujours soutenu les traversées de mon existence avec une
infinie bienveillance à la lumière de saint Benoît.
Jokei-Ni,
Abbesse du monastère zen Hokaïji en Ardèche a fait confiance à ma démarche
spirituelle et facilité mon premier séjour en monastère Zen à Nagoya au Japon.
Aoyama
Roshi, Vénérable de l’école Zen Sotô, acceptant que je séjourne en tant que
laïque au Nisôdô (temple de formation des nonnes), a marqué une étape
déterminante dans mon parcours. Invitée à exposer ma démarche spirituelle aux
nonnes présentes, Aoyama m’a également questionné sur la symbolique de la Croix
pour les chrétiens. Face à la Sagesse, dire le fond de son coeur simplement,
faire acte de foi !
Alors
que je sollicitais ses conseils pour mettre en œuvre des retraites réunissant
religieux et laïcs dans une pratique partagée entre bouddhisme et chrétienté. Sa
réponse fût très simple : « mettez-vous au travail » !
Aoyama
roshi me donnait l’impulsion pour agir. Au retour, avec Jokei-Ni et Mère
Scholastique de Pradines, nous organisions la première session de quatre jours
« En chemin sur la Voie » qui depuis se déroule chaque année
dans un monastère bénédictin. En 2026, nous nous réunirons en avril à Dourgne
et en septembre à Vénière. Deux moines zen accompagnent le séjour articulé
entre offices monastiques bénédictins, zazen, calligraphie, travail manuel, Qi
Gong, enseignements dans les deux
traditions.
Je mets
ainsi ma pratique chrétienne et bouddhiste zen au service du Dialogue
interreligieux.
Si mes
premiers pas vers le Zen remontent à une quinzaine d’années, je pratiquais
plutôt seule. Je suivais un enseignement de « shodô », la
calligraphie, « kadô », l’arrangement floral et « chadô »,
la voie du thé. Je lisais des ouvrages se rapportant à l’esprit du zen, aux
enseignements de Bouddha, des témoignages d’expérience de Pierre-François de
Béthune, Benoît Billot, Bernard Durel, le Père Shigeto, Shundo Aoyama, Maître
Dôgen…
Mais
c’est bien mon expérience au Japon qui m’a donné l’élan d’une pratique en
profondeur et éclaire depuis mon chemin spirituel.
Grâce à
mon immersion au Nisodô, j’ai fait l’expérience de la totale ignorance, de la
langue, des usages dans les gestes les plus simples, du rythme, des horaires
(4h du matin / 22h), de la nourriture de Temple, du travail partagé, des
rituels. Je n’avais aucun repère auquel m’attacher.
Le son
le plus familier était celui de la « cloche » qui m’appelait au
« maintenant ».
Tel un
enfant, j’ai observé, écouté, imité… j’ai reçu en cadeau précieux, attention,
bienveillance sans complaisance, sourires constants. Mon coeur était paisible
dans l’abandon de mon mental occupé à me tenir dans la présence. Le lieu même
participait de l’atmosphère. Tout l’espace du monastère ne fait qu’un malgré
les cloisons. C’est bien plus tard que j’ai réalisé l’absence de portes.
Saint
Benoît parle de la « preuve du caractère sacré attaché au lieu – chaque
casserole devant être traitée comme un vase d’autel ». J’ai vraiment
ressenti cela au Nisôdô. Cet état de « dépossession » de moi
me faisait goûter à une liberté sensible.
La
pratique du Zen m’ouvre à plus vaste… non pas géographiquement, mais bien
spirituellement. « Vivre par voeux » inocule tous les espaces de mon
existence. Je revisite mes engagements avec ce principe de « voeux ». J’oriente mes actions avec une conscience
aiguë de la répercussion de mes pensées et de mes actes en plaçant à juste
distance l’émotion.
Grâce au
zen, la ténacité de deux personnages m’ait apparu de manière très nette :
« monsieur jugement et madame culpabilité », ayant cheminé
avec moi pendant longtemps, m’empêchant de voir la réalité, freinant mes
capacités sous des prétextes fallacieux, déguisés souvent en peur.
La
pratique du zen libère de ces entraves qui
gênent à la fois l’épanouissement personnel et bloquent l’énergie qui pourrait
bénéficier à d’autres êtres.
Pratiquer
le zen est exigeant, « rien à voir avec l’expression, être zen ».
Notre
société véhicule des idées tendance qui prônent le « bien-être », le
« prendre soin de soi », « l’importance de s’affirmer »…
Un
marketing tapageur et séducteur attire les esprits éprouvés par une vie
matérielle trépidante, la soif de satisfaire des désirs, des illusions ou de se
fabriquer un hypothétique bonheur.
Le
vocable « spirituel » voudrait rimer avec
« bien-être » immédiat.
La voie
spirituelle est affaire de long cours, de régularité, de discipline,
d’authenticité, de renoncement, d’étude et de pratique. La patience transforme
ou peut-être révèle peu à peu la forme qui abrite ou cache le fond, l’essence.
Ne parle-t-on pas de « chemin spirituel » à l’égal des pas posés sur
un sentier ardu de montagne qui engage tout le corps et procure une sensation
toute intérieure ?
Ce que j’expérimente
à la Demeure sans Limites (Hokaïji), c’est aussi le « faire
ensemble ». Une règle essentielle. L’espace et les tâches sont partagées,
réparties, orchestrées de manière collective pour le bien de tous. Cette règle
vaut dans un monastère bénédictin. Mais en tant que laïque, les tâches que j’ai partagées avec mes frères ou
sœurs se résument à la vaisselle (dans tous les monastères), le jardinage et
les confitures à Martigné-Briand, le ménage et la remise en place des chambres
des hôtes à Novalesa, la mise en rayon dans le magasin après une livraison à
Dourgne, le débroussaillage à Orval...
La vie
en monastère zen inclut les laïcs dans l’ensemble du fonctionnement matériel.
Il n’y a
pas de clôture.
En
monastère zen, j’apprécie d’obéir. Je lâche prise sur l’initiative et le
pilotage des actions, ce que je vis dans mon quotidien. Il s’agit d’une
obéissance active. Chaque tâche devient Noble par elle-même car elle participe
au bien commun.
Les
rituels ont une grande importance dans ma vie en général. Ils balisent et
éclairent le sens. Je citerai un rituel
en particulier, celui des « orioki ». Le repas pris non
seulement en silence, mais dans le « zendô » (salle de
méditation), en posture de zazen et dans des bols.
Précédemment apportés cérémonieusement, chacun
déploie ses bols selon une gestuelle bien codifiée, le service se déroule dans
un rythme précis, une expérience d’alignement, de stabilité et d’unité -
Attention spéciale aux objets (bols, baguettes, cuillère, linge), à la
nourriture, à l’ensemble des personnes
partageant le repas. La profonde conscience de l’instant procure une harmonie
telle une partition jouée par un orchestre.
Dans la
pratique du Zen, le corps participe à l’ensemble de la prise de conscience. Se
tenir à la fois droit et souple, la tête dans le prolongement de la colonne
vertébrale, porter son regard droit devant soi afin qu’il embrasse plus vaste,
ajuster ses pas et son assise. Trouver le calme à partir de son souffle. Le
silence favorise l’acuité sensorielle.
Je
citerai Aoyama roshi « si le thé fait des vagues dans ta tasse, ce
n’est pas le thé qui bouge».
Notre
culture, élaborée dans une géographie spécifique, soutient nos valeurs, nos
pensées, nos croyances, toute notre grammaire. Pratiquer une autre tradition
religieuse provoque, interpelle, questionne au point de sentir vaciller ce qui
se posait en vérités, en habitudes et dont nous n’avions pas forcément
conscience. Cette expérience ouvre des portes que l’on avait jusque là
ignorées.
La
différence entre culture occidentale émanant du bassin méditerranéen et
animisme d’Extrême Orient représente un voyage vers l’inconnu qui ne
relève pas de l’exotisme. Audace et humilité constituent le passeport pour
s’ouvrir à la substantifique moëlle des concepts, images, symboles d’une
tradition aussi différente.
Laisser
toute tentation de comparaison, rester des éveillés, vigilants, veilleurs de
l’instant ne cherchant pas l’Eveil. La vérité réside dans la sincérité profonde
de sa foi. Rencontrer l’autre jusque dans le silence de ses rituels aide à une
compréhension et un respect réciproques.
Je
témoigne encore ici d’autres moments que j’ai vécus :
En 2024,
quatre Bénédictines de Pradines répondent à l’invitation de Jokei-Ni et se
retrouvent avec des Diaconesses de Reuilly (protestantes), et des laïcs pour
fêter le printemps, la naissance de Bouddha, et pour pratiquer zazen à la
Demeure sans Limites.
C’est à
Jokei-Ni que Pradines fait appel pour un séminaire sur le corps dans la
tradition bouddhiste, car des interrogations pointaient chez nos soeurs.
Ou bien
Myoshô, nonne responsable du Dojô d’Angers choisissant de tout vivre avec son
corps et demandant à une Bénédictine de lui apprendre le Salve Regina qu’elles
ont chanté ensemble ensuite lors d’un office à Martigné-Briand.
La peur
se dilue et une joie profonde inonde le cœur de celui dont la foi est sincère.
Je
terminerai par des questions :
Qu’avons-
nous fait, chrétiens - de nos symboles ?
Religion
de l’incarnation, je me questionne sur la manière de considérer le corps, la
sexualité, la joie ?
Foi et
joie me semblent aller ensemble, puisque la foi est source de vie, de vitalité,
d’espérance pour un chrétien. La séparation entre corps et esprit
empêcherait-il nos cœurs de se dilater et le sourire d’illuminer les
visages ?
Comme
mes deux poumons, mes deux hémisphères cérébraux, mes deux jambes et mes deux
bras assurent mon équilibre corporel, la pratique du zen éclaire et vivifie mon
chemin spirituel.