VOLUME XI:1
January-June 2021
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LA FRATERNITÉ ORIGINELLE
Une expérience monastique                                                                                                      

Les moines de tous les pays se reconnaissent entre eux comme des frères. Du moins au premier abord. Parce que, lors de rencontres directes, les différences et les incompatibilités apparaissent, au-delà des grandes. L’expérience des rencontres intermonastiques est toujours contrastée, mais elle est aussi très éclairante.
 
Une expérience inter-monastique
 
Inspirés par les pionniers du dialogue interreligieux des années ’50 et ’60, comme Henri Le Saux et Thomas Merton, d’autres moines chrétiens ont tenté de rencontrer plus systématiquement leurs frères moines, surtout bouddhistes. C’est ainsi qu’en 1977 j’ai pu vivre quelques semaines dans un monastère zen, le Ryutaku-ji, au pied du Mont Fuji. Expérience transformante, à la fois redoutable et révélatrice, parce qu’elle mettait à nu les motivations les plus profonde de ma vie chrétienne et monastique. J’ai alors voulu aider d’autres moniales et moines à faire une expérience semblable. Dans le cadre du DIM (Dialogue Interreligieux Monastique), en partenariat avec l’Institut d’Études Zen de Kyoto, j’ai organisé des ‘‘Échanges Spirituels Est-Ouest’’, qui permettaient à des moines chrétiens de résider dans des monastères zen, et, ensuite, à des moines zen de résider dans des monastères chrétiens d’Europe. De tels échanges se sont déroulés depuis une trentaine d’années.
 
Découvrir des concordances spirituelles
 
Pour tirer quelque profit de ces rencontres, il faut s’abandonner avec confiance à cette immersion et accepter de perdre beaucoup de repères concrets et spirituels. Les problèmes de langue, de logement, de nourriture, de mentalité plongent les participants dans un certain désarroi. Mais en accueillant cette situation de vulnérabilité, ils découvrent qu’elle favorisait également une grande réceptivité. Finalement ils ont fait de belles découvertes et reconnu, au-delà des difficultés initiales, la grande similitude qui caractérise toutes les voies spirituelles. Des concordances impressionnantes apparaissent, et, comme le prédisait Thomas Merton, de telles rencontres et collaborations vont certainement beaucoup contribuer au renouveau de nos traditions.
 
Respecter les différences
 
Et cependant, assez vite, ce chemin de rencontre qui privilégie les concordances a révélé ses limites. Le dialogue sur les points de convergence finit par tourner en rond. Le souci de ne pas aborder les points de divergence et les questions qui fâchent réduit les dialogues à des échanges polis, mais finalement stériles. En effet, vouloir établir un accord en taisant les désaccords aboutit à un malaise, parce que la méfiance latente empoisonne la relation. Pour certains participants à ces ‘Échanges Spirituels’, les belles découvertes n’ont pas eu de suite. D’autres ont voulu continuer et aller plus loin en affrontant désormais résolument les différences irréductibles. Cette expérience n’est pas toujours facile, parce qu’elle exige une grande confiance et un grand respect, de part et d’autre. Plus que le respect, encore assez extérieur, il s’agit d’une certaine connivence et même d’une forme d’amitié, parce qu’un même amour de la vérité anime notre recherche. Les convictions d’un ami, même incompatibles avec notre foi, nous importent néanmoins, parce qu’elles sont importantes pour lui. Il apparait de la sorte que les différences et les divergences ne sont pas pour autant des oppositions et encore moins des exclusives, car nous pouvons les accueillir sans nécessairement les assimiler. Et nous découvrons que cette simple coexistence respectueuse est déjà féconde. Au gré des rencontres, une vraie collaboration est ainsi devenue possible.
 
Jusqu’où va la fraternité ?
 
Je raconte tout cela parce que la rencontre interreligieuse, surtout intermonastique, est emblématique pour toute rencontre. Elle est toujours la rencontre d’une personne à la fois très différente, parce qu’appartenant à une religion étrangère, et malgré tout proche, puisqu’également en recherche de ce qui est le plus essentiel pour l’homme. Il me semble donc que cette façon de procéder, en prenant respectueusement en compte ce que nos frères croyants ont de plus étranger et irréductible, peut également nous inspirer dans notre réflexion sur la fraternité universelle.
 
Ces dernières années, un nombre toujours plus grand de personnes nous invitent en effet à réfléchir sur la fraternité qui unit tous les humains. Par delà tous les clivages raciaux, culturels et religieux, nous pouvons voir aujourd'hui que « tous les hommes sont frères », comme le redisait déjà Gandhi et comme nous le chantons dans l’Hymne à la joie de Schiller-Beethoven. Ce nouvel engagement pour la fraternité est évidemment une nécessité vitale.
 
Oui, nous sommes tous frères et sœurs,  ̶  mais alors, où sont les étrangers ? Je voudrais poser ici une question fondamentale : en nous efforçant d’étendre davantage cette fraternité, pour la rendre toujours plus universelle, ne risquons-nous pas finalement de nous payer de mots ? Cela ne signifie pas grand-chose d’appeler frères des personnes qui nous sont parfaitement étrangères. Non, le souci pour la fraternité ne peut pas indéfiniment s’élargir, car il finit par totalement se diluer. En réalité nos frères, au sens plein du mot, ce sont nos proches, ceux auxquels nous sommes redevables : notre famille, nos concitoyens, nos compatriotes... Au delà, la fraternité devient assez abstraite. Elle reste un horizon, mais elle ne peut plus être efficace. Bref, de la fratrie à la fraternité universelle, il n’y a pas de développement homogène et continu.
 
Passer de la fraternité à l’hospitalité
 
Pour dépasser effectivement le cercle des ‘prochains’, la fraternité doit en effet opérer un saut : à ce moment l’hospitalité doit prendre le relais. L’hospitalité est précisément l’accueil concret de l’étranger, l’accueil d’un autre en tant que tel, résolument différent, irréductible, et auquel aucune obligation familiale ou sociale ne nous lie. Certes, avec tous nos ‘‘frères humains’’, nous avons l’essentiel en commun. Et, comme on le redit souvent : ce que nous avons en commun est plus important que ce qui nous sépare. Mais en pratique, ce qui nous distingue est aussi le plus souvent ce qui détermine nos relations. En 1914, toutes les nations européennes (et les USA) avaient la même culture, une religion chrétienne commune, les même problèmes sociaux issus de la révolution industrielle, des échanges scientifiques féconds, un marché commun, une même attitude colonialiste vis-à-vis des autres continents,  ̶  et pourtant elles se sont entredéchirés pendant quatre ans dans une guerre suicidaire.
 
Le respect pour ce qui nous distingue est la condition du dialogue.
 
Je veux donc élargir ma réflexion au sujet de la fraternité, un peu à la façon dont nous avons fait évoluer la pratique de notre dialogue interreligieux. Nous avons vu que, sans jamais oublier tout ce qui nous lie, il nous faut être plus attentifs à ce qui nous distingue, car cette juste prise en compte des incompatibilités n’est pas un obstacle au dialogue, elle est même la condition de son approfondissement. De même, sans oublier que, fondamentalement, nous sommes tous frères, il faut commencer par accueillir le caractère étranger de ceux qui ne sont pas nos proches. Ce n’est pas en les assimilant qu’ils deviendront davantage frères ! Au contraire, les tentatives pour réduire leur caractère étranger, sont ressenties comme des manques de respect, et elles sont finalement des obstacles à la vraie fraternité !
 
L’hospitalité, chemin obligé de la fraternité
 
Heureusement, avec les traditions d’hospitalité, nous sommes bien équipés pour rencontrer
les autres de façon tout à fait respectueuse. L’hospitalité est sacrée en toutes les cultures, et cela depuis l’Antiquité. Comment l’attestent la Genèse ou l’Odyssée, parmi tant de livres sacrés, l’étranger, l’inconnu qui survient, est auréolé de mystère. Au lieu de chasser ou de neutraliser un possible ennemi, toutes les traditions reconnaissent qu’il faut accueillir l’hôte démuni, parce qu’il est sacré ; il est même peut-être un messager de Dieu ! Mais au lieu de commencer par l’assimiler, l’hospitalité demande de vraiment l’aimer pour ce qu’il est : un étranger. C’est ce qu’expriment les mots grec ou allemand pour désigner l’hospitalité : philoxénía, Gastfreundschaft , l’amour de l’étranger. Dans cette tradition nous avons donc une façon de respecter absolument l’étranger, non pas au titre de son appartenance à notre famille, ni au titre de sa finance, comme à l’hôtel, mais au seul titre de son indigence, de son besoin d’être accueilli comme un être humain. En latin le mot humanitas signifie d’ailleurs équivalemment ‘‘humanité’’ et ‘‘hospitalité’’. Oui, l’hospitalité est le chemin obligé de la fraternité universelle. Elle seule permet de réaliser concrètement l’idéal de la fraternité. Car elle permet un dépassement, là où les énergies du lien fraternel risquent de s’épuiser.
 
Elle demande même souvent un retournement, pour aller jusqu’au bout des exigences d’une vraie humanité. Il s’agit du retournement que le Christ Jésus a proposé au légiste quand celui-ci lui demandait : « Qui est mon prochain ? » Sa question concernait l’ampleur du devoir d’amour du prochain. Jusqu’où s’étend cette proximité ? Le devoir concerne-t-il même les étrangers ? En réponse à cette question morale, préoccupée de responsabilité personnelle, Jésus met en scène un étranger, un Samaritain, et il conclut son histoire en retournant la question : « Qui s’est montré le prochain de l’homme tombé aux mains des bandits ? ». En effet, le Samaritain ne s’est pas demandé ce qui lui arriverait s’il s’arrêtait pour s’occuper de l’homme blessé, mais bien ce qui arriverait à l’autre, l’homme blessé s’il ne s’arrêtait pas.
 
Mettre l’autre au centre
 
Pratiquer l’hospitalité, c’est mettre l’autre au centre, c’est une véritable conversion. Pour la vivre, il nous faut pouvoir nous mettre du côté de l’hôte accueilli. Comme le demande le livre du Deutéronome : « Vous aimerez l’émigré, car au pays d’Égypte vous étiez vous-mêmes des émigrés » (Dt 10, 19). Ce n’est qu’en fraisant, au moins une fois, l’expérience d’être nous-mêmes, d’une certaine façon, étrangers, demandeurs d’asile, que nous pouvons donner l’hospitalité sans arrogance. C’est d’ailleurs ainsi que, pour réaliser son désir de devenir un ‘frère universel’, le Père Charles de Foucauld n’a pas tenté d’introduire les Touaregs dans sa culture et sa religion, il a plutôt commencé par leur demander humblement de l’accueillir dans leurs caravanes et leurs campements. Il nous montrait ainsi le chemin vers le vrai universalisme.
 
Fraternité universelle et fraternité originelle
 
Et cette attention respectueuse à ce qu’il y a d’étranger en chacun est, paradoxalement, la meilleure façon de finalement reconnaître le frère. Lors d’une de nos rencontres intermonastiques au Japon, nous avons pu faire cette expérience. Je me souviens en particulier de notre séjour au monastère de Zuiō-ji. Nous y avions partagé la vie austère des unsui, les travaux manuels, les longues heures de méditation, tout ce que cette tradition bouddhique comportait de troublant, mais nous nous étions immergés avec confiance dans cet univers étranger. Au moment de nous séparer, après quelques jours seulement, notre émotion était grande, de part et d’autre, parce que nous avions découvert des frères. C’était comme des retrouvailles entre des frères proches qui ne s’étaient plus revus depuis tant d’années. C’était l’expérience de ce que j’appellerais une fraternité originelle.
 
Il y a en effet trois étapes sur le chemin de la fraternité universelle. À la première nous nous réjouissons de découvrir tout ce que nous avons en commun, et c’est un bel encouragement pour la route. Mais cette étape est limitée. Nous ne pouvons aller plus loin qu’en reconnaissant sincèrement la part étrangère de celui que nous rencontrons. Mais alors, et seulement alors, en partageant la recherche, les questions mystérieuses, les joies et les souffrances de nos amis étrangers, nous devenons capables de retrouver ce qu’il y a de plus fondamental en tous les habitants de notre maison commune, et nous découvrons cette fraternité originelle, à la racine de notre humanité.
 
 
 
                                                                                                
 
 
 
 
 
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