Vol XVI No 1 January - June 2026
L’écrivaine et trois nonnes à Nisôdô, monastère de formation des nonnes à Nagoya Japon.
L’écrivaine et trois nonnes à Nisôdô, monastère de formation des nonnes à Nagoya Japon.

 

Mon chemin spirituel éclairé
par la pratique d’une autre tradition

 

L’humain et le spirituel, depuis mon enfance, ont coloré mes choix personnels et professionnels.

 

Grandie dans une famille chrétienne à la foi vivante, l’accueil se vivait comme une évidence dans des actes simples et concrets. La question de culture ou de religion ne se posait pas. Ce modèle a façonné la composition familiale avec l’accueil de neveux venus de Chine, Pologne, Colombie… puis grâce à mes trois fils, j’ai la chance de compter une belle-fille Brésilienne et une autre, Japonaise.

 

Mon expérience interreligieuse a commencé en 1995, au Moyen-Orient sous le signe de l’amitié et s’est prolongée par un engagement « humaniste » au long d’une vingtaine d’années.


Au Liban, terre mosaïque, les fêtes votives de toute confession se respectent et se vivent par tous.  Une procession chrétienne de vendredi saint côtoie un rituel musulman créant des embouteillages monstres. Chacun retrouve son groupe après avoir cheminé un moment avec ses voisins en psalmodiant dans son rite. C’est aussi le Liban qui le seul au monde a décrété le 25 mars, jour férié commun pour les chrétiens et les musulmans.

 

Chrétienne, j’ai prié dans un sanctuaire druze au sommet de la montagne du Chouf, grâce à l’ouverture d’esprit et de coeur de mon amie Noha.  Si l’initiation est réservée aux membres de la communauté, j’ai tout de même reçu  des enseignements sur les symboles se rapportant aux croyances druzes.

 

J’ai partagé le Ramadan et autres fêtes dans des mosquées ou les familles sunnites et chiites de Laïla ou Sanaa.

 

Les longs rites orthodoxes Melchites ont eu raison parfois de mes émotions. Le mystère des icônes rejoignait je ne sais quel abîme de mon coeur.

 

La liturgie maronite que j’ai très souvent pratiquée m’était devenue familière au point de m’engager au sein de la communauté libanaise de Lyon. La consécration en Araméen et les chants fervents touchent de manière très sensible.

 

C’est en arpentant à maintes reprises Wadi Kadicha pour rejoindre le monastère Saint Antoine que j’ai été saisie par l’émotion profonde quand une bergère a voulu m’offrir un agneau venant de naître. Partager la vie rustique de trois religieuses Antonines en leur couvent troglodyte de Qanoubine m’a bousculée et rafraîchie. Il semble que tout dans la Vallée Sainte soit resté intact depuis plus de deux mille ans. La Bible s’ouvre sous nos pas ?

 

Quelque soit le rituel religieux que je partageais, c’est en toute sincérité que je rejoignais dans les gestes, les paroles, la nourriture, le jeûne, les psalmodies, ceux qui m’accueillaient comme une sœur sans chercher à me convertir juste pour vivre ensemble de foi à foi.

 

Vingt ans suffisent-ils pour rencontrer ? Non sans doute. Toutefois, ils ont enraciné ma conviction du dialogue et du partage pour connaître l’aspiration profonde de l’autre et se laisser déplacer dans ma propre foi.

 

J’ouvre maintenant sur ma rencontre avec le Bouddhisme Zen et ce que la pratique éclaire spirituellement et dans ma vie en général.

 

Je tiens d’abord à manifester ma gratitude envers trois personnes en particulier.

 

Mon oncle André-Jean, moine à l’abbaye d’En Calcat dont l’écoute et la liberté intérieure ont toujours soutenu les traversées de mon existence avec une infinie bienveillance à la lumière de saint Benoît.       

                                                                                                              

Jokei-Ni, Abbesse du monastère zen Hokaïji en Ardèche a fait confiance à ma démarche spirituelle et facilité mon premier séjour en monastère Zen à Nagoya au Japon.

 

Aoyama Roshi, Vénérable de l’école Zen Sotô, acceptant que je séjourne en tant que laïque au Nisôdô (temple de formation des nonnes), a marqué une étape déterminante dans mon parcours. Invitée à exposer ma démarche spirituelle aux nonnes présentes, Aoyama m’a également questionné sur la symbolique de la Croix pour les chrétiens. Face à la Sagesse, dire le fond de son coeur simplement, faire acte de foi !

 

Alors que je sollicitais ses conseils pour mettre en œuvre des retraites réunissant religieux et laïcs dans une pratique partagée entre bouddhisme et chrétienté. Sa réponse fût très simple : « mettez-vous au travail » !

 

Aoyama roshi me donnait l’impulsion pour agir. Au retour, avec Jokei-Ni et Mère Scholastique de Pradines, nous organisions la première session de quatre jours « En chemin sur la Voie » qui depuis se déroule chaque année dans un monastère bénédictin. En 2026, nous nous réunirons en avril à Dourgne et en septembre à Vénière. Deux moines zen accompagnent le séjour articulé entre offices monastiques bénédictins, zazen, calligraphie, travail manuel, Qi Gong,  enseignements dans les deux traditions.

 

Je mets ainsi ma pratique chrétienne et bouddhiste zen au service du Dialogue interreligieux.

 

Si mes premiers pas vers le Zen remontent à une quinzaine d’années, je pratiquais plutôt seule. Je suivais un enseignement de « shodô », la calligraphie, « kadô », l’arrangement floral et « chadô », la voie du thé. Je lisais des ouvrages se rapportant à l’esprit du zen, aux enseignements de Bouddha, des témoignages d’expérience de Pierre-François de Béthune, Benoît Billot, Bernard Durel, le Père Shigeto, Shundo Aoyama, Maître Dôgen…

 

Mais c’est bien mon expérience au Japon qui m’a donné l’élan d’une pratique en profondeur et éclaire depuis mon chemin spirituel.

 

Grâce à mon immersion au Nisodô, j’ai fait l’expérience de la totale ignorance, de la langue, des usages dans les gestes les plus simples, du rythme, des horaires (4h du matin / 22h), de la nourriture de Temple, du travail partagé, des rituels. Je n’avais aucun repère auquel m’attacher.

 

Le son le plus familier était celui de la « cloche » qui m’appelait au « maintenant ».


Tel un enfant, j’ai observé, écouté, imité… j’ai reçu en cadeau précieux, attention, bienveillance sans complaisance, sourires constants. Mon coeur était paisible dans l’abandon de mon mental occupé à me tenir dans la présence. Le lieu même participait de l’atmosphère. Tout l’espace du monastère ne fait qu’un malgré les cloisons. C’est bien plus tard que j’ai réalisé l’absence de portes.

 

Saint Benoît parle de la « preuve du caractère sacré attaché au lieu – chaque casserole devant être traitée comme un vase d’autel ». J’ai vraiment ressenti cela au Nisôdô. Cet état de « dépossession » de moi me faisait goûter à une liberté sensible.

 

La pratique du Zen m’ouvre à plus vaste… non pas géographiquement, mais bien spirituellement. « Vivre par voeux » inocule tous les espaces de mon existence. Je revisite mes engagements avec ce principe de « voeux ».  J’oriente mes actions avec une conscience aiguë de la répercussion de mes pensées et de mes actes en plaçant à juste distance l’émotion.

 

Grâce au zen, la ténacité de deux personnages m’ait apparu de manière très nette : « monsieur jugement et madame culpabilité », ayant cheminé avec moi pendant longtemps, m’empêchant de voir la réalité, freinant mes capacités sous des prétextes fallacieux, déguisés souvent en peur.

 

La pratique du zen libère de ces entraves qui gênent à la fois l’épanouissement personnel et bloquent l’énergie qui pourrait bénéficier à d’autres êtres.

 

Pratiquer le zen est exigeant, « rien à voir avec l’expression, être zen ».

 

Notre société véhicule des idées tendance qui prônent le « bien-être », le « prendre soin de soi », « l’importance de s’affirmer »…

 

Un marketing tapageur et séducteur attire les esprits éprouvés par une vie matérielle trépidante, la soif de satisfaire des désirs, des illusions ou de se fabriquer un hypothétique  bonheur.

 

Le vocable « spirituel » voudrait rimer avec « bien-être » immédiat.

 

La voie spirituelle est affaire de long cours, de régularité, de discipline, d’authenticité, de renoncement, d’étude et de pratique. La patience transforme ou peut-être révèle peu à peu la forme qui abrite ou cache le fond, l’essence. Ne parle-t-on pas de « chemin spirituel » à l’égal des pas posés sur un sentier ardu de montagne qui engage tout le corps et procure une sensation toute intérieure ?

 

Ce que j’expérimente à la Demeure sans Limites (Hokaïji), c’est aussi le « faire ensemble ». Une règle essentielle. L’espace et les tâches sont partagées, réparties, orchestrées de manière collective pour le bien de tous. Cette règle vaut dans un monastère bénédictin. Mais en tant que laïque, les  tâches que j’ai partagées avec mes frères ou sœurs se résument à la vaisselle (dans tous les monastères), le jardinage et les confitures à Martigné-Briand, le ménage et la remise en place des chambres des hôtes à Novalesa, la mise en rayon dans le magasin après une livraison à Dourgne, le débroussaillage à Orval...

 

La vie en monastère zen inclut les laïcs dans l’ensemble du fonctionnement matériel.


Il n’y a pas de clôture.

 

En monastère zen, j’apprécie d’obéir. Je lâche prise sur l’initiative et le pilotage des actions, ce que je vis dans mon quotidien. Il s’agit d’une obéissance active. Chaque tâche devient Noble par elle-même car elle participe au bien commun. 

 

Les rituels ont une grande importance dans ma vie en général. Ils balisent et éclairent le sens.  Je citerai un rituel en particulier, celui des « orioki ». Le repas pris non seulement en silence, mais dans le « zendô » (salle de méditation), en posture de zazen et dans des bols.

 

Précédemment apportés cérémonieusement, chacun déploie ses bols selon une gestuelle bien codifiée, le service se déroule dans un rythme précis, une expérience d’alignement, de stabilité et d’unité - Attention spéciale aux objets (bols, baguettes, cuillère, linge), à la nourriture, à l’ensemble  des personnes partageant le repas. La profonde conscience de l’instant procure une harmonie telle une partition jouée par un orchestre.

 

Dans la pratique du Zen, le corps participe à l’ensemble de la prise de conscience. Se tenir à la fois droit et souple, la tête dans le prolongement de la colonne vertébrale, porter son regard droit devant soi afin qu’il embrasse plus vaste, ajuster ses pas et son assise. Trouver le calme à partir de son souffle. Le silence favorise l’acuité sensorielle.

 

Je citerai Aoyama roshi « si le thé fait des vagues dans ta tasse, ce n’est pas le thé qui bouge».

                                                                                                                       

Notre culture, élaborée dans une géographie spécifique, soutient nos valeurs, nos pensées, nos croyances, toute notre grammaire. Pratiquer une autre tradition religieuse provoque, interpelle, questionne au point de sentir vaciller ce qui se posait en vérités, en habitudes et dont nous n’avions pas forcément conscience. Cette expérience ouvre des portes que l’on avait jusque là ignorées.

 

La différence entre culture occidentale émanant du bassin méditerranéen et animisme d’Extrême Orient représente un voyage vers l’inconnu qui ne relève pas de l’exotisme. Audace et humilité constituent le passeport pour s’ouvrir à la substantifique moëlle des concepts, images, symboles d’une tradition aussi différente.

 

Laisser toute tentation de comparaison, rester des éveillés, vigilants, veilleurs de l’instant ne cherchant pas l’Eveil. La vérité réside dans la sincérité profonde de sa foi. Rencontrer l’autre jusque dans le silence de ses rituels aide à une compréhension et un respect réciproques.

 

Je témoigne encore ici d’autres moments que j’ai vécus :

 

En 2024, quatre Bénédictines de Pradines répondent à l’invitation de Jokei-Ni et se retrouvent avec des Diaconesses de Reuilly (protestantes), et des laïcs pour fêter le printemps, la naissance de Bouddha, et pour pratiquer zazen à la Demeure sans Limites.

 

C’est à Jokei-Ni que Pradines fait appel pour un séminaire sur le corps dans la tradition bouddhiste, car des interrogations pointaient chez nos soeurs.

 

Ou bien Myoshô, nonne responsable du Dojô d’Angers choisissant de tout vivre avec son corps et demandant à une Bénédictine de lui apprendre le Salve Regina qu’elles ont chanté ensemble ensuite lors d’un office à Martigné-Briand.

 

La peur se dilue et une joie profonde inonde le cœur de celui dont la foi est sincère.

 

Je terminerai par des questions :

 

Qu’avons- nous fait, chrétiens - de nos symboles ?

 

Religion de l’incarnation, je me questionne sur la manière de considérer le corps, la sexualité, la joie ?

 

Foi et joie me semblent aller ensemble, puisque la foi est source de vie, de vitalité, d’espérance pour un chrétien. La séparation entre corps et esprit empêcherait-il nos cœurs de se dilater et le sourire d’illuminer les visages ?

 

Comme mes deux poumons, mes deux hémisphères cérébraux, mes deux jambes et mes deux bras assurent mon équilibre corporel, la pratique du zen éclaire et vivifie mon chemin spirituel.

 
 
Home | DIMMID Introduction | DILATATO CORDE
Current issue
Numéro actuel
| DILATATO CORDE
Previous issues
Numéros précédents
| About/Au sujet de
DILATATO CORDE
| Abhishiktananda | Monastic/Muslim Dialogue | Links / Liens | Photos | Videos | Contact | Site Map
Powered by Catalis