Dilatato Corde 3:2
July – December, 2013
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CORNELIUS J. A. THOLENS
1913-2011


En cette année de centenaire de sa naissance, il convient d’évoquer la mémoire du Père Tholens qui est à l’origine des commissions DIMMID.

Bien qu’il n’ait pas vécu longtemps en Asie, il a connu un parcours semblable à celui des pionniers du dialogue de l’expérience religieuse. Mais ce qui l’assimile le plus à ces grands moines est la liberté spirituelle dont il a fait preuve tout au long de son cheminement spirituel.

Grâce au récit autobiographique, écrit en 1988 [1], nous pouvons bien suivre l’évolution réalisée par le Père Tholens, à travers les différentes étapes de sa longue vie

Né à Amsterdam, le 30 août 1913, dans un milieu d’artistes, il est entré à vingt ans à l’abbaye bénédictine d’Oosterhout, près de Breda. Cette abbaye, fondée par des moines français en exil, à cause des lois anticléricales de 1903, était restée fidèle au plus pur esprit de Solesmes, même après le retour en France des exilés, après 1920. Le Père Abbé d’Oosterhout, Jean de Puniet, était d’ailleurs originaire de Solesmes et la langue véhiculaire de l’abbaye était toujours le français.

Ses premières années de vie monastiques ont donc été vécues dans la tradition de Dom Guéranger, d’ailleurs avec beaucoup d’enthousiasme. Il s’est efforcé de devenir « un moine à l’état pur, et rien d’autre » (p. 24). On notera que le point de départ de son itinéraire spirituel est le même que celui du Père Henri Le Saux, moine de Kergonan, autre fondation de Solesmes.

Après la guerre, l’abbaye d’Oosterhout a connu une grande efflorescence ; sa communauté dépassait les cent moines et il fallait songer à essaimer. Dès 1945 Dom Tholens a été nommé supérieur d’une nouvelle implantation à l’est des Pays-Bas, à Slangenburg. Les moines ont construit eux-mêmes leur monastère qui a aussi connu un grand essor et est devenu une abbaye en 1954. Le Père Tholens en est devenu le premier Abbé. L’esprit de cette communauté était connu pour son ouverture, insufflée par son jeune Abbé. De nombreuses personnes y participaient à une recherche spirituelle pour notre temps.

Le concile Vatican II a eu un très grand impact aux Pays-Bas. Les catholiques y étaient traditionnellement sur la défensive vis-à-vis leurs compatriotes majoritairement réformés. Aussi l’ouverture encouragée par le concile a-t-elle apporté un grand courant d’air et déstabilisé beaucoup de monde. La tourmente de 1968 a été particulièrement grande au monastère de Slangenburg. Son Père Abbé était à l’écoute des personnes en recherche. Il était lui-même très préoccupé pour l’avenir du monachisme et développait ses contacts en ce sens. Finalement, en 1972, il a décidé de démissionner de sa charge d’Abbé, pour continuer sa recherche personnelle au profit de tout l’ordre monastique.

Commençait ainsi une nouvelle étape dans la vie du Père Tholens. Il a en effet décidé d’aller rejoindre le Père Bede Griffiths en Inde. Après le départ définitif du Père Le Saux pour le nord du pays, le Père Bede avait pris la responsabilité du Shantivanam, l’ashram bénédictin au Tamil Nadu et il en avait fait un centre de grand rayonnement, visité par de nombreux Occidentaux en quête de sens. En rejoignant ce haut lieu du dialogue interreligieux et interculturel, le Père Tholens a encore contribué à son développement et il y a trouvé l’occasion pour un développement personnel insoupçonné. Dès lors sa vocation a été de promouvoir concrètement parmi les moines l’esprit de dialogue.

Cette préoccupation l’habitait déjà confusément depuis une dizaine d’années, mais ce n’est qu’après deux années de séjour en Inde, transformé intérieurement par sa vie monastique au Shantivanam, qu’il pouvait la mettre en œuvre personnellement.

C’est lui qui avait déjà proposé en 1959 au Congrès international des Abbés bénédictins de créer un organisme pour l’aide à l’implantation monastique au sein de l’ordre. Aidé par le Père Abbé Théodore Ghesquière de Saint-André, en Belgique et du Père Denis Martin, prieur de Toumliline, au Maroc, il avait ainsi crée le Secrétariat A.I.M. en 1961 [2].

En 1968 l’A.I.M. a organisé son premier Congrès pan asiatique à Bangkok. Cette réunion est restée célèbre pour plusieurs raisons, à commencer par la mort accidentelle de Thomas Merton. Ce traumatisme vécu par les nombreux participants, a encore accentué leur prise de conscience de l’évènement auxquels ils assistaient : pour la première fois de nombreux moines et moniales réalisaient une rencontre avec des moines bouddhistes, telle que Thomas Merton était venu la chercher en Asie. Les Pères Tholens et Jean Leclercq qui étaient les organisateurs de ce Colloque, avec toute l’équipe de l’A.I.M., ont été tout particulièrement impressionnés par la présence massive des moines bouddhistes, partout en Thaïlande, et, plus largement, des moines de toutes espèces en Asie.

« Pour moi ce séjour en Thaïlande a été la première rencontre avec les religions asiatiques. J’y ai laissé mon cœur, tant et si bien que quelques années plus tard je décidai de retourner en Asie. » [3]

Dès lors le Père Tholens s’implique beaucoup dans la rencontre intermonastique. Il contribue à la préparation d’un deuxième Congrès monastique pan asiatique. Mais cette fois les invités à la rencontre ne sont plus seulement des moines et moniales chrétiens, mais également des spirituels d’autres confessions. En effet, au Congrès de Bangalore, en 1973, le thème était l’expérience de Dieu dans les différentes religions. Aussi de nombreux participantsà cette réunion étaient-ils hindous, bouddhistes ou jains. Le but du Congrès était de sensibiliser les moines et moniales chrétiens d’Asie à la présence et au rayonnement spirituel de leurs collègues d’autres religions. Mais le Père Tholens ajoute : « une autre exigence est également apparue à Bangalore : ce ne sont pas seulement les moines d’Asie qui doivent prendre conscience de la nécessité d’une rencontre interreligieuse. Les moines du monde entier doivent être sensibilisés à cette rencontre entre l’Orient et l’Occident. C’est un évènement essentiel pour notre temps. » [4]

Rentré définitivement en Europe, il développe ses contacts avec le ‘Secrétariat pour les non chrétiens’ crée par le pape Paul VI en 1964. Son secrétaire, Mgr. Piero Rossano, est particulièrement désireux de promouvoir la collaboration des moines au dialogue interreligieux. Ensemble ils rédigent un projet de lettre que signera le président du Secrétariat, le cardinal Sergio Pignedoli. Cette lettre adressée au Père Abbé primat des bénédictins, Dom Rembert Weakland, datée du 12 juin 1974, mérite d’être citée assez largement :

(...) L’expérience, même limitée, de notre Secrétariat dans le dialogue avec les religions non-chrétiennes nous montre clairement le rôle important du monachisme dans la rencontre avec les religions non-chrétiennes, surtout en Asie. Historiquement, le moine est la figure la plus représentative de l’ homo religiosus de tous les temps, et, comme tel, il représente un point d’attraction et de référence pour les chrétiens et les non-chrétiens. la présence du monachisme au sein de l’Église catholique est déjà, en elle-même, comme un pont jeté vers toutes les religions. Si nous devions nous présenter à l’Hindouisme et au Bouddhisme, pour ne pas parler des autres religions, sans l’expérience religieuse monastique, nous serions difficilement considérés comme des hommes religieux. (...)

Je saisis volontiers cette occasion de vous exprimer mon estime pour le travail que l’Ordre bénédictin, spécialement par l’intermédiaire de Secrétariat de l’A.I.M., poursuit actuellement en vue d’instaurer le dialogue avec les religions non-chrétiennes. Je vous adresse aussi un mot d’encouragement à poursuivre cette activité au sein de la Confédération bénédictine et à la développer dans toute la mesure du possible. (... ) [5]

Muni de cet encouragement officiel le Conseil de l’A.I.M. charge le Père Tholens de « développer un secteur consacré au ‘dialogue interreligieux monastique’ » (ibid.)

Il habite désormais à Amsterdam, dans une maison de l’ancien béguinage. Il y reçoit beaucoup de personnes en recherche spirituelle, tant des hollandais, que des personnes venus du monde entier dans cette capitale de la liberté. Il écrit plusieurs livres à leur intention, principalement sur la méditation. Mais il consacre l’essentiel de son énergie à faire évoluer le projet de rencontres monastiques est-ouest. Les années ’70 sont en effet décisives pour cette évolution et c’est le Père Tholens qui en est le promoteur.

Dès 1975 il présente au Conseil de gestion de l’A.I.M. un premier rapport sur son enquête dans les monastères. Les traits essentiels de ce que doit être une commission pour le dialogue interreligieux y sont déjà présentés avec beaucoup de perspicacité [6]. Mais il rencontre aussi des résistances. Les Abbés primats Rembert Waekland puis Victor Dammertz encouragent cette évolution au sein de l’Ordre bénédictin, tel que l’A.I.M. le propose, mais un certain nombre d’Abbés restent réticents vis-à-vis de ce qu’ils jugent comme une concession à la mode. Le Père Tholens s’efforce donc d’apporter le nécessaire discernement entre cette ouverture souhaitée par le concile Vatican II et l’engouement souvent assez confus pour la spiritualité asiatique.

Après avoir pris personnellement contact avec un nombre assez important de moines et moniales d’Europe et d’Amérique du Nord, il peut envisager l’étape suivante : des réunions fondatrices où toutes ces personnes pourrons faire connaissance et programmer le travail pour l’avenir. C’est ainsi que seront organisées les réunions de Petersham, dans le Massachussetts (4-13 juin 1977) et Loppem, près de Bruges, en Belgique (20-29 août 1977). L’occasion ainsi offerte de découvrir que des dizaines de moines et moniales étaient concernés par cette ouverture sur les spiritualités hindoues ou bouddhistes a permis une prise de conscience pleine de dynamisme.

Les fruits de tout se travail ont pu être récoltés au début de l’année suivante, lors de la constitution de deux commissions pour le dialogue interreligieux monastique. La commission américaine s’est réunie pour la première fois les 5 et 6 janvier 1978 chez les bénédictines de Clyde (Missouri) et a pris le nom de ‘North American Board for East-West Dialogue’ (NABEWD), tandis que la commission européenne se réunissait une première fois à Vanves, au Prieuré des bénédictines les 20 et 21 février.

Le combat n’était pas pour autant terminé pour le Père Tholens. Les réalisations des commissions, surtout aux États-Unis, suscitaient parfois des réactions et aboutissaient même à des dénonciations à Rome. On retient en particulier le symposium de Holyoke (MA), en novembre 1980, animé par Raimon Panikkar, sur le thème du ‘moine comme archétype universel’, qui été un grande réalisation de NABEWD [7]. Mais il s’est trouvé des observateurs pour critiquer ce qui leur semblait une dérive dangereuse. En défendant systématiquement les initiatives des commissions le Père Tholens n’a pas échappé à des critiques qui ont fini par un peu le marginaliser.

Mais il avait mené à terme sa principale réalisation, la création d’on organisme de dialogue au sein même de l’ordre monastique d’Occident. Grâce à son travail de pionnier, d’autres allaient pouvoir continuer son œuvre.

Dans les années ’80 et ‘90 il a continué à animer les centres qu’il avait fondé à Amsterdam et à Milan. Il a multiplié ses contacts avec tous ceux qui développaient un esprit d’ouverture en Hollande et en Italie. Ses contacts avec le Père Giovanni Vannucci, à l’Eremo San Pietro alle Stinche (Panzano) ont été particulièrement fructueux.

Âgé de quatre-vingt-dix ans, il est retourné en Hollande, dans la maison de repos de son monastère d’origine, Oosterhout, à Teteringen. Il y est décédé, rassasié d’années, le 9 février 2011.

Ceux qui continuent aujourd’hui son œuvre au sein du DIMMID n’ont pas voulu laisser passer cette année du centenaire de sa naissance sans exprimer dans cette revue leur reconnaissance pour sa vision prophétique et son courage à la réaliser.



[1] Cornelius J. A. THOLENS, Kroniek van een monnik. Delft: W. D. Meinema, 1988. Traduction italienne : Incontri di un monaco tra Oriente e Occidente. Milano: Àncora, 1991. Les citations sont faites dans cette édition.

[2] Martin-François NEYT. Histoire de l’AIM, 1961-2011, dans : Alliance Inter Monastères, Si loin si proche : Des monastères pour un monde nouveau. Sankt Ottilien, EOS 2012. pp 20,21.

[3] Op. cit. p. 66.

[4] Op. cit. p. 66

[5] Bulletin de l’A.I.M. n° 17 (1974/1), p. 62.

[6] Bulletin de l’A.I.M. n° 19 (1975), pp. 49-51.

[7] Les interventions de Raimon Panikkar ont été publiées sous le titre de Blessed simplicity,  en 1982, New York, Seabury Press. Traduction française : Éloge du simple, Paris, Albin Michel, 1995.



 

 
 
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